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CHASSER LES DEMONS

Denise Sainte Fare Garnot

INTRODUCTION
Comment les exorcistes s'y prenaient-ils pour chasser les démons au temps des possédées de Loudun ? De quelles paroles espéraient-ils un tel effet ? Car dans tous les récits, il est bien question d'exorcistes qui procèdent à des exorcismes mais comment ?
La réimpression récente d'un Manuel d'exorcismes publié en 1626, utilisé peut-être à Loudun (1), fournit quelques réponses à ces questions. Ce Manuel épais et bilingue (latin- français) contient en première partie les " Instructions " concernant exorcistes et exorcismes et en seconde partie les formules proprement dites. L'Instruction n°2 traite " Des divers signes et effets qui permettent de discerner ce qui a rapport au démoniaque ou au maléfique ".
L'exorciste est invité à distinguer soigneusement la maladie de la possession bien que soient mis au compte de celle-ci et pêle-mêle: hallucinations, crises d'epilepsie, glossolalie, désespoir et bien d'autres symptômes. S'il est vrai qu'un psychanalyste peut considérer la possession avec un scepticisme amusé, il arrive pourtant qu'il ait à en connaître, plus encore dans certaines campagnes qu'en ville, comme en témoignent de nombreuses publications. Dans ce manuel, on peut lire des descriptions où le cocasse l'emporte sur le mystère : " II n'est pas rare qu'on sente le démon palpiter dans une partie du corps comme un poisson, une fourmi ou sous une autre forme. " Qui sent ce démon, le possédé ou l'exorciste ?
Certes, de grands changements sont survenus depuis 370 ans dans la manière de comprendre la possession ; nos repères cliniques actuels, grâce à Freud et à Lacan, permettent de sortir de la confusion des tableaux décrits dans ce manuel et puisqu'il est davantage question de possession névrotique au cours de ces journées, je commencerai mon exposé par un bref rappel clinique d'un cas de possession psychotique afin de mieux situer ce qui permet de distinguer celle-ci de celle-là.


LE CAS DE MONSIEUR H.
Il s'agit d'un patient psychotique qui avait été présenté en service psychiatrique, il y a des années (2 ). Pour situer les traits de ce patient, - je l'appellerai monsieur Alorédulou afin de conserver les phonèmes de son nom - il me suffira de le citer abondamment.
Le début des troubles se situe, selon lui, un jour où il avait fumé du haschich pour faire des recherches sur son psychisme. Tout à coup, le diable lui apparaît : " Je l'avais vu en face... c'était un homme... il venait à ma rencontre avec un regard relativement sévère. Il m'est apparu avec des traits diaboliques et je n'ai pas subi son regard, je n'ai pas résisté à son regard... C'était un regard très magnétique... ]'ai poussé un cri énorme... comme un animal." Juste avant cette rencontre, il se rappelle avoir entendu une voix.
" D'après les extra-terrestres, (avec qui il a) des relations anti-humaines, nous serions manœuvres en permanence par le diable. Ils le révèlent de temps en temps \cf1 ...} mais le problème c'est d'échapper à cette influence. \cf1 ...} Il (le diable) est possesseur d'une théorie maléfique sur nous... en particulier par des tématies (?) appuyées par tout un arsenal de machines, de manœuvres sur l'illusion, sur la réalité, la manœuvre sur la réalité par des forces d'hallucination, et par la création de dimensions, ils arrivent à pénétrer...dans la partie sexuée et à mozaraigner." Nous reviendrons plus loin sur ce mot mais notons déjà la très grande angoisse de cette première séquence où se concentrent les causes de ses difficultés : le diable, le sexe et quelque chose de son organisation cosmique.
Au fil des entretiens, il décrit ce diable selon ce qu'en dit le discours courant, souvenir probable de son catéchisme ; il le nomme " Satan du fond des âges " ou Lucifer, précisant qu'il sort du paradis, que c'est l'ange qui " ayant trahi les autres est devenu le diable ". Il l'assimile à " la nuit maléfique, magique ", la magie étant pour lui liée à l'esprit des ténèbres. Le diabolisme, " accompagne toutes nos manifestations ", " le diable est en nous, il nous appartient ". Le diable lui appartient-il, ou bien est- ce lui qui appartient au diable ? On peut ici noter le transitivisme ; à d'autres moments c'est le diable qui a pris possession de lui.
Pour Mr Alorédulou, " Un corps en état de négativité (soumis au diable) est un corps qui peut être voué à des crises de folie... ces mosaraignes peuvent rendre folle ". Ce féminin fait partie de ce qui le préoccupe, car le diable est dans le sexe, mais quel sexe ? " Le diabolisme essaie de prendre possession de la partie sexuée pour la gouverner ".
Plus particulièrement, le diabolisme qu'il qualifie de " ténardié ", veut posséder dans le corps
les parties-clefs qui... garantissent l'influence sur la détermination future.
Tâtonnant, il essaie d'expliquer sa théorie : " En considérant l'être diabolique qui doit échapper à... (ses phrases sont interrompues comme celles du Président Schreber (3)... dans la pureté absolue... et il existe un malheur c'est celui de la sextuation, c'est-à-dire 'a la sortie... le diable sortant du paradis. L'ange qui a trahi les autres et qui est devenu le diable, c'est l'humain qui s'est laissé sexuer, happer par le phénomène naturel. " C'est ce qui lui est arrivé, " J'ai rencontré le diable et la nature a pris son droit sur moi ". Il s'est laissé sexuer mais le sexe tue et le mal et le mâle s'équivalent.
Est-ce cette pénétration du diable qui le met en position féminine ou bien son glissement vers ce féminin est-il pour lui moyen d'échapper au mal ? Schreber trouve une accalmie dans le fait d'être la femme de Dieu mais pour monsieur Alorédulou ce serait plutôt femme du diable, c'est-à-dire sorcière. Mais comme il nous le dira ultérieurement le diable peut devenir Dieu.
Comment le diable agit-il ?
Par les mots. Pour l'expliquer, notre patient a recours à des créations néologiques dont la plupart se composent du phonème " mo " qui, dit-il, dérive de mot. Par exemple, " modiable ". Il associe ses" comportements névrotiques à des pulsions diaboliques, c'est-à-dire c'est une modiabline ", qu'il décompose pour expliquer que " le diable est dans le mot ".
Inévitablement, des conséquences s'ensuivent : " l'influence diabolique sur le langage : un mot, une insulte peut engendrer des réactions jusqu'à la bagarre. Quel est le mécanisme réel sur le corps ? Quelle est la logique de ces choses ? " Et après un silence : " nous n'avons pas conscience d'être manœuvres rien que par la logique des mots ; nous vivons dans les mots humains".
A ce modiable, il oppose " modieu ", en tant que négativité en regard de la " positivité absolue que le modieu représente ". Et ce modieu reste un pôle d'attraction ou de réversion possible : " Le diable conquiert le maximum de territoire et après se modieut...c'est-à-dire protège tout ce qu'il "envoihit"... c'est-à-dire devient bon."
Il a déjà été question des " mozaraignes " qu'il rapproche de régner sur ou aussi d'araignées, qu'il redoute probablement ; il les décrit comme des êtres vivants qui, " se battent en moi pour la possession de la nourriture, de l'intelligence " et qui" à la manière d'une araignée prennent possession de la partie sexuée de l'être et à jamais ils ont le pouvoir sur cette partie, en particulier par un lamomine... "
Quels sont ces animaux qui détruisent sa sexualité et l'angoissent ? Qu'est-ce qu'un lamomine ? Après hésitations, il semble qu'un/une - il hésite sur le genre, ici comme à bien d'autres moments montrant ainsi que cette référence masculin/féminin lui est problématique -, donc qu'un/une lamomine " expression du sens formel des choses ", serait un mot associé au sens du mot ; ou encore " un mot livre " qui permettrait " d'écrire tout le sens de sa nature et sa valeur pour nous".
En supprimant la syllabe mo apparaît la mine, comme on dirait la racine des choses. Est-ce cela un mot-livre ? ou est-ce de la momie qu'il est question ? Il égrène les syllabes dans une sorte de déclinaison où presque toutes les voyelles sont présentes, dans ce " lamomine " qui dit tout/ selon lui. On voit bien de quelle manière il est possédé par les mots comme par le diable, comment il attribue une influence maléfique à certains néologismes qu'il dit avoir entendus et seraient donc d'origine hallucinatoire.
L'influence diabolique sur les mots l'induit à parler d'un élément tout à fait central pour lui. " Par exemple, je m'appelle... - le nom que nous lui avons donné Alorédulou reprend, comme nous l'avons dit, les phonèmes de son patronyme - je ne sais pas de quelle manière ça a été manœuvré mais il y a toute une illusion de rapprochement ou de rapport avec le mot loup... qui semble... qui gouverne les puissances maléfiques qui essaieraient de me faire croire que c'est sans limite dans le temps... Ça viendrait de la louve romaine, soit c'est pour... la problématique du loup, enfin, il y a tout un cheminement de l'esprit qui est vraiment obsédé... Bref, je vis dans le problème de l'apocalypse et les loups dans ce domaine auraient aussi une importance ". Qu'est-ce qui l'identifierait à la louve romaine, animal femelle ? Il avait dit déjà adopter en certaines circonstances un comportement féminin puis se ravisant, " femelle plutôt ".
Un instant plus tard, il poursuit : " Pour en revenir à ce que je disais tout à l'heure, le loup, la louve romaine, le loup de Rome... Remulus... Ce sont des choses qui se passent dans l'inconscient, des rapprochements dans l'infinité du temps... dans lequel l'humain n'a aucune valeur ". Ne nous exprime-t-il pas ici à la fois sa perception du signifiant et la manière dont il est perdu dans l'espace et le temps, signant ainsi encore sa psychose ?
Que veut-il en réalité ?
Il veut" éclaicir le mystère du langage " pour pouvoir se débarrasser du diable. S'il demande de l'aide, ce n'est pas directement un exorcisme. Il prend l'autre à témoin de ses efforts. Il fait plutôt confiance à son intelligence. Il dit en effet : " Je veux absolument m'en sortir. L'intelligence est un instrument. L'intelligence n'est pas gratuite et je crois qu'elle veut contribuer à nous sauver. C'est à quelque chose que nous avons formé au cours des âges et qui veut nous sortir de, de l'enfer de la nature qui est hostile et cohéremment, de manière cohérente à, à ce problème j'exerce mon intelligence pour trouver un moyen de me sortir de ce problème ." Telle est bien la problématique de ce malade psychotique.
Il s'emploie à chasser lui-même le diable qui l'habite ; sa méthode consiste à chercher dans le langage même le moyen d'y parvenir. Puisque " le diable est dans le mot " comme il dit, il introduit la syllabe " mo " dans les mots (nous avons vu modieu, modiable, mozaraignes, lamomine) comme si, à l'aide de ce mo, m. o., qui contient le diable, il pouvait le cerner, le localiser, peut-être l'éloigner, s'en protéger ; comme si, peut-être, cette espèce de particule donnait moins de force à cette emprise terrorisante ou encore pouvait lui fournir une clef pour s'en dégager.


Mais diable ou modiable ne change rien et malgré ses efforts qui durent depuis des années, il se croit toujours le diable réellement. Un diable- homme, un diable-loup, un homme-loup selon les moments.
Il s'agit donc d'une psychose avérée marquée par des hallucinations, des troubles du langage, des troubles de la sexualité à type de féminisation et par un rapport au temps et à l'espace comme infinis. Il est enfermé, possédé au sens où il est mené complètement par ses hallucinations et dévoré par l'angoisse. On peut ajouter que le diable est pour lui à l'extérieur (il le rencontre) et à l'intérieur (il en est dévoré en quelque sorte) c'est-à- dire qu'il conjoint à l'angoisse de se sentir persécuté, son identification au diable (il se croit le diable). De toute façon, en tant que sujet, il est mort. Pour autant qu'il voudrait s'" en " sortir, il ne demande pas à l'autre de l'y aider.


LA POSSESSION NÉVROTIQUE
Reprenons maintenant quelques phrases de Jeanne des Anges pour rendre évidente la différence entre cette forme de possession et la précédente.
Son autobiographie (4) fait clairement entendre que la situation dans laquelle elle s'est mise, la rend très intéressante, lui permet de s'exhiber et combien elle en jouit. Elle est aux Anges. N'oublions pas qu'elle s'appelle de Belcier, (Belle-sied), entre au couvent parce qu'elle est un peu contre-faite et choisit elle-même de s'appeler Jeanne des Anges. Le démon, n'est-il pas un ange ?
Une phrase de son journal - écrit des années plus tard, à la demande de ses supérieures, après qu'elle soit rentrée dans le rang, si l'on ose dire - témoigne de sa jouissance : " Le diable me trompait souvent par un petit agrément que j'avais aux agitations et autres choses extraordinaires qu'il faisait dans mon corps. Je prenais un extrême plaisir d'en entendre parler et j'étais bien aise de paraître plus travaillée que les autres. [...] Le plus souvent je remarquais très bien que j'étais la cause première de mes troubles et que le démon n'agissait que selon les entrées que je lui donnais."
A cette époque, peut-être est-elle, au moins partiellement, dans la méconnaissance de ce qui la travaille mais elle constate qu'elle est le point de mire d'un public fasciné par ses contorsions puisque les exorcismes se font dans l'église, publiquement ; plus on la regarde plus elle en rajoute; et sa jouissance est telle qu'il n'est pas étonnant qu'elle n'ait aucun désir d'en sortir.
Au reste, elle ne demande nullement d'être exorcisée. On lui impose de l'être et il y a en arrière- plan des manifestations sordides de pouvoirs politiques et religieux dont le but n'est en rien de soulager Jeanne mais d'assurer le triomphe de leurs haine et rivalités. Il est clair qu'ils l'enfoncent et qu'ils le savent très bien. L'arrêt des exorcismes publics fera beaucoup plus pour la calmer que leur répétition. Certes le père Surin prendra la mesure des choses parce qu'il a aussi cette expérience personnelle de la possession ; mais on en prendra prétexte pour l'éloigner.
Les différences cliniques entre ces deux possédés sont évidentes. Monsieur Alorédulou, aliéné dans l'angoisse, montre bien le caractère hallucinatoire de sa possession ; à l'inverse, c'est par sa propre détermination signifiante que Jeanne, triomphante de jouissance manifestée, est parlée, comme tout névrosé.
A propos de la possession, Freud, rendant hommage à Charcot (5), disait, " En fait, le Moyen âge avait bien choisi cette solution lorsqu'il déclarait que la possession par un démon était la cause des phénomènes hystériques ; il aurait suffi de substituer à la terminologie religieuse de cette époque obscure et superstitieuse celle, scientifique, du temps présent.
Charcot ne s'engagea pas dans cette voie pour élucider l'hystérie, bien qu'il ait abondamment puisé dans les compte-rendus qui nous restent encore sur les procès de sorcellerie et sur les possessions, pour démontrer que les manifestations de la névrose étaient alors les mêmes qu'aujourd'hui."
Et dans Une névrose démoniaque au XVIIe siècle (6), il écrit : " les possessions sont les équivalents de nos névroses, pour l'explication desquelles nous avons à notre tour recours à des puissances psychiques. Les démons sont à nos yeux des désirs mauvais, rejetés, des rejetons de motions pulsionnelles mises à l'écart, refoulées."


LES EXORCISMES
Malgré les différences signalées plus haut, Alorédulou et Jeanne ont un point commun : ni l'un ni l'autre, pour des raisons différentes, on l'a vu, ne demande d'être exorcisé. Que peut-on, dès lors, espérer d'un exorcisme si le possédé ne le demande pas ?
Étudions-en cependant les formules, à l'aide de ce Manuel de 1626.
Comment chasse-t-on les démons, par quelles paroles ou quels signes ?
L'exorcisme, dit l'introduction, est un acte grave qui engage l'église qui ne veut pas le faire à la légère. C'est pourquoi n'importe qui ne peut être exorciste : il y faut une formation, une mission confiée par l'évêque, et avant chaque exorcisme une préparation spirituelle, temps plus ou moins long de prière, de jeûne et de recueillement. En effet, l'exorciste ne s'autorise pas à exorciser en son nom propre. Il le fait au nom de Dieu, de l'Église, des anges, archanges, etc., ce qui manifeste bien, d'une part la puissance prêtée au démon, d'autre part que c'est toute la communauté qui se sent atteinte, questionnée par les manifestations du démon.
Peut-être cette préparation permet-elle que l'exorciste ne soit pas " sauvage " mais qu'il acquière le discernement nécessaire, qu'il reconnaisse sa propre impuissance à chasser seul le démon, c'est bien le sens de son recours à Dieu et à l'église entière. Peut-être permet-elle que l'énoncé répété, répétitif des formules d'exorcisme devienne énonciation, qu'en quelque sorte il les fasse siennes, que ce ne soit pas récitation de formules toutes faites, lues au moment choisi mais bien demande soutenue par sa foi en Dieu, le Père et l'Esprit mais surtout le Fils puisque la théologie indique qu'il est venu pour délivrer le monde de Satan ; bref tout le passage entre une prière récitée par habitude et une prière reprise par l'exorciste à son compte. On
pourrait dire qu'il y a dans cette préparation une recherche de dépossession de soi-même, ce qui est traditionnellement l'un des sens de la prière. L'exorciste doit s'instruire de la cause de la possession. Le plus souvent c'est, dit le Manuel, " le péché, par exemple, le désespoir en raison de la perte des biens ou de choses temporelles ", motif avancé par Freud dans La névrose démoniaque.
En second lieu, il doit savoir de quelle manière le démon est supposé être entré et s'il est apparu auparavant, sous quelle forme (terrifiante ? souris, vent) et en quel lieu.
Il est recommandé à l'exorciste de ne pas trop croire ce que raconte le possédé " parce que chez beaucoup d'hommes et surtout chez les femmes, l'imagination a une grande force ", mais il faut écouter s'il profère des absurdités et surtout s'il parle dans une langue étrangère qu'il n'avait jamais parlée jusqu'alors, ou encore s'il imite la voix de divers animaux.
L'exorciste peut discerner la possession par des signes divers : changement de comportement qui devient celui d'une bête sauvage, sommeil lourd, consécration au démon, invocation au diable pour qu'il l'emporte, folie, ou bien d'autres symptômes, révulsion des yeux, torsion de la bouche et bien sûr impuissance sexuelle.
Une remarque : " beaucoup de médecins attribuent à de mauvaises dispositions des corps presque tous les maux et accidents qui arrivent aux hommes et jugent rarement quelqu'un victime d'un sortilège diabolique... î^'exorciste ne s'en tiendra pas toujours, ni absolument, à l'avis du médecin etc." (p. 17)
En tout cas il est spécifié que les médicaments habituels sont incapables d'améliorer le " malade ".
Passons à la deuxième partie du livre" contenant la pratique et la manière d'exorciser les énergumènes, les tourmentés ou les possédés du démon, par les prières et les adjurations requises"
Parmi maintes formules d'exorcisme, structurellement voisines, prenons la première.
La cérémonie proprement dite se déroule évidemment en présence du possédé qui, en cas d'agitation, est ligoté. C'est bien ce que nous raconte Jeanne des Anges, dans son journal. Après des oraisons adressées à Dieu et la lecture de psaumes, l'exorciste s'adresse au démon (non au possédé) et lui ordonne de sortir du possédé, ce qui signifie qu'il est dedans.
Sur le plan clinique, plusieurs points peuvent être relevés. D'abord, la manière dont la possession est considérée comme mettant le sujet en position totalement passive : on l'attache et on ne s'adresse pas à lui. En second lieu, le rapport subjectif du patient au diable : pour monsieur Alorédulou le diable est un persécuteur situé à l'extérieur ; quand il rencontre son image dans le miroir, il ne se reconnaît pas, il voit le diable ; mais il est également au-dedans puisque les modiablines le dévorent. Jeanne, elle, a aussi un persécuteur qu'elle nomme Urbain Grandier sous la pression des interrogatoires. Il n'est qu'un intermédiaire par qui le ou plutôt les démons se sont introduits en elle. Donc Alorédulou est le diable, ou se croit le diable ; Jeanne, elle, a le diable au corps. Il semble que cette
question d'être et d'avoir - quoi donc sinon le phallus ? - trouve ici sa place.
Revenons à la cérémonie de l'exorcisme.
Le texte français dit : " }e t'ordonne, qui que tu sois, esprit impur, de sortir de cette créature... " En latin, esprit impur c'est spiritus immunde. Cet immunde latin a bien le sens de sale, d'impur ou d'immonde selon le Gaffiot (7). Le Dictionnaire Historique de Rey précise que la locution " esprit immonde " pour désigner le démon date du XIVe siècle et attribue à Voltaire, en 1767, le terme " péché immonde " pour le péché de la chair. Ce terme d'immonde caractérise, selon Lacan, l'objet a et c'est un terme utilisé par Charles Melman pour qualifier l'inconscient. D'où l'intérêt de le relever à ce propos.
Par quelle formule l'exorcisme se poursuit-il ? " }e t'ordonne de me dire ton nom. " Ici l'exorciste continue à s'adresser à l'esprit, non au possédé. L'introduction de ce volume précise que " La Bible reconnaît avec les grandes religions l'existence d'esprits mauvais qui pèsent sur la liberté humaine à l'échelle individuelle et collective se plaisant à enchaîner l'homme et à le maintenir dans une servitude contraire au vœu créateur de Dieu. A ces esprits mauvais, elle donne divers noms : Béelzeboul, Lucifer, Bélial et surtout Satan, l'adversaire, le démon, le diable - les noms peuvent varier, il s'agit en tous les cas d'un être personnel" Effectivement Jeanne, au fur et à mesure de leur sortie, va nommer ses démons : Asmodée, Balaam, Béhémot, Léviathan, Isacaaron, Grésil et Aman, démons de la luxure, de la paresse et de l'orgueil.
On peut remarquer que les noms sont moyen- orientaux ou bibliques, ce qui, dans le contexte de l'époque, leur confère une teinte xénopathique probable.
Il est intéressant que l'esprit doive se nommer pour être chassé et nous ne pouvons qu'être sensibles à cette question de la nomination. Comment le chasserait-on si on ne pouvait l'appeler par son nom ? Surtout, serait-on sûr qu'il y a un démon, s'il ne se nomme pas. Mais quelle ventriloquie pour le nommer ! Est-ce qu'un esprit parle haut et fort ? Certes, dans l'Ecriture, ce n'est pas exceptionnel mais qui parle ? Paradoxalement, les formules d'exorcisme ne varient pas en fonction du nom de l'esprit. Après le début assez intense de cette adjuration et compte tenu de la puissance supposée diabolique, l'exorciste lui ordonne encore " de dire le jour et l'heure de la sortie, par quelque signe, et de m'obéir en tout... et de ne plus t'en prendre en aucune manière à cette créature de Dieu, non plus qu'à ceux qui l'entourent ou à leurs biens." ! (p. 40)
Le rituel précise qu'ensuite on lira sur le possédé, toujours hors jeu, plusieurs textes évangéliques qui parlent de chasser les démons et quelques oraisons.
Puis vient l'exorcisme proprement dit : Exorcizo te, immundissime spiritus... c'est-à-dire que l'esprit est là superlativement impur, " je t'exorcise (8) (je t'ordonne) esprit très impur, toute incursion de l'adversaire, tout spectre, toute légion, au nom de Notre Seigneur Jésus Christ, de te déraciner et de fuir de cette créature de Dieu ".
Le texte de l'exorcisme se poursuit de la manière suivante : " II (Notre Seigneur Jésus Christ) te l'ordonne lui-même celui qui te commanda de te plonger du plus haut des deux dans les abîmes de la terre. Il te l'ordonne lui-même, celui qui donnait des ordres à la mer, aux vents et aux tempêtes. Obéis donc et crains, satan, adversaire de la foi, ennemi du genre humain, guide de la mort, voleur de la vie, destructeur de la justice, racine des maux, étincelle des vices, séducteur des hommes, vendeur des nations, fomenteur de haine, origine de la cupidité, cause de la discorde, incitateur des ruses. Que restes-tu et résistes-tu, lorsque tu sais que le Christ Seigneur anéantit tes forces ? Crains celui qui fut immolé en Isaac, vendu en Joseph, tué en l'agneau, crucifié en l'homme puis triompha des enfers. Retire-toi donc au nom du Père, du Fils ... "
Au " Je " du " Je t'exorcise " du début se substitue le " II ", II qui est là en position de tout pouvoir et remet le " Je " à une place de dominé, d'assujetti, qui est à la fois celle de l'exorciste, celle de chacun et celle de satan, qui devient ici un petit autre.
En même temps qu'il prononce ces paroles, le prêtre trace des signes de croix, joignant au symbolique de la parole l'imaginaire du signe pour tenter de s'opposer au ... doit-on dire réel du diable ou symbolique du diable ? Il semble que se situe là une des différences entre possession névrotique et psychotique où en termes lacaniens, comme nous le montrent les exemples cités, on devrait dire que ce qui n'a pas été symbolisé revient dans le réel chez le psychotique ; dans le symbolique chez le névrosé, ajoute Charles Melman.
Quelle efficacité attendre de ces paroles d'exorcisme ?
On peut toujours compter sur l'effet de suggestion tel qu'il apparaît pour le peintre cité par Freud dans Une névrose diabolique, effet qui semble ici momentané. Qu'espérer d'autre ?
Force est, dans le cas des possédées du XVIIe siècle, de constater leur fréquente inefficacité malgré un nombre impressionnant de séances d'exorcisme. Certains peuvent attribuer cet échec à la puissance du démon... à moins qu'il ne s'agisse d'un renforcement de la névrose par la présence du public mais surtout, on l'a vu, les possédés ne demandent rien. Ils ne demandent rien et ils ne donnent rien. L'exorciste ne leur demande rien non plus.
Par contre, dans les livres qui traitent de sorcellerie (9), (la sorcellerie est-elle si différente de la possession ?) la guérison m'a semblé plus fréquente. Or le sorcier s'adresse à l'envoûté et lui fait prononcer de jolies formules telles que :
Terre et eau, eau et terre
Que rien ne nous soit contraire
Là où maintenant je vous jette
Que ma volonté soit faite.
Il utilise aussi des incantations, des signes mais aussi des objets réels: couteau, corde, encensoir, baguettes, talismans etc. et surtout il se fait payer éventuellement très cher, ce qui peut limiter le goût de la répétition et faire défaillir la jouissance.
Si du côté de l'exorcisé les conditions ne semblent pas très favorables à la réussite de l'opération, qu'en est-il du côté de l'exorciste ?



A quel type de discours le rituel d'exorcisme fait-il appel ? La référence aux quatre discours de Lacan permet-elle de fonder ce qu'il en serait de l'efficacité d'un exorcisme ? Qui parle et à qui ?
On a vu que l'exorcisme est confié à un expert qui fait siennes les paroles qu'il prononce mais il parle " au nom de "... au nom d'un maître, d'un S1, sur la vérité duquel il s'appuie, même si comme cela a été précisé au début, la préparation tend à rendre responsable l'exorciste, responsable mais pas moins délégué. Il est donc en position de S2 en tant qu'agent du discours et s'adresse à l'autre (a ou A), Satan ou l'une de ses émanations.
Le rituel souligne le caractère immonde de cet esprit si bien que sa place d'objet a est directement désignée. Ce Satan domine le sujet, qui est en place de plus-de-jouir et forclos du fait qu'il n'a pas voix au chapitre, qu'il ne demande rien, et qu'il est impuissant à accepter la loi commune, S1. En même temps, il semble bien que Satan soit là objet cause du désir du possédé, en tant qu'il dit pouvoir tout donner. Méphisto dans le Faust de Gœthe ne fait-il pas miroiter : " Je te donnerai ce qu'aucun homme n'a pu même encore entrevoir " ? Mais il y a une barre entre Satan et ce sujet qui, avec Faust encore, pourra répondre à Méphisto : "Tu es et tu resteras un menteur."
Le discours de l'exorciste reprend donc la configuration du discours de la science où le S2 s'adresse à a, séparé par la barre du sujet forclos, impuissant donc à en appeler à un S1, discours dont Jacques Lacan dit quelque part qu'il ne fait rien bouger.
Pourtant, nous savons que le Béelzébuth du Diable amoureux de Cazotte se manifeste d'une autre place quand il interroge Don Alvare du " Che vuoi ? " , que Lacan met dans la bouche de l'analyste. Cette place de l'analyste qui suscite la demande du sujet sera beaucoup plus celle du père Jean-Joseph Surin ; malgré ses méthodes pour le moins étranges il s'adresse à la possédée et - oserait-on dire qu'il " surine " le démon? - permettra une évolution. Encore est-on loin de la fin de la possession...
Stanislas Breton (10) souligne l'excès de celui qui devient le père spirituel de Jeanne mais qui, malgré ses débordements, va permettre à Jeanne de basculer de sa volonté exhibitionniste des premiers temps de la possession à une jouissance mystique, jouissance Autre qui sans être ipso facto un progrès, sera plus conforme à sa position religieuse. On peut remarquer que, dès lors qu'elle y met du sien, Jeanne va s'exprimer dans le registre du discours de l'hystérique et que le père Surin se trouve en position de S1. Là, les ordres donnés vont trouver leur efficacité.
S. Breton précise :" Les lettres à Jeanne des Anges (...) sont écrites d'une main ferme qui sait dire ce qu'il faut, au moment voulu, pour éviter la réciprocité incantatoire de l'illusion. " L'essentiel de cette direction sera assuré par correspondance et la " sortie " du démon en sera le fruit. Tant que Jeanne accuse le Maudit, elle demeure dans sa prison intérieure mais c'est d'accepter de se voir
pleinement responsable de sa possession qu'elle peut se libérer. M. de Certeau, cité par Breton, avance que : " A la différence des exorcistes qui l'ont précédé, il (le père Surin) n'est pas seulement le praticien du rituel. Il est avant tout directeur spirituel, résolu de se comporter comme ministre de l'Église dirigeant les âmes... " " L''exorciste ne sera plus le simple technicien... L'instinct de grandeur le mène sur cette "voix excessive" qui conjugue, dans le sublime du surnaturel, le diabolique et le divin." Mr Alorédulou aussi conjugue le diabolique et le divin mais d'une manière qui/ pour lui, ne fournit aucune issue.


LE BAPTEME
Chasser le Démon, c'est aussi le but du baptême dont les formules reviennent en mémoire à la lecture de celles de l'exorcisme. Celui qui demande le baptême, un enfant le plus souvent, doit être débarrassé de ce Satan qui, du fait du péché originel, est supposé l'habiter. Si une même solennité entoure les deux cérémonies, le malaise qui sous-tend l'exorcisme contraste avec l'ambiance joyeuse d'un baptême que du reste l'Eglise concrétise en faisant retentir les cloches.
La cérémonie commence par une interrogation sur la demande; celle-ci est suivie de plusieurs exorcismes inséparables des formules de bénédiction et de gestes symboliques (imposition des mains, insufflation, onctions etc.). Enfin, l'impétrant ou ses représentants doivent faire serment (opKlÇû)) de renoncer à Satan.
L'effet du baptême, c'est la rémission du péché originel et celle de toutes les peines attachées à ce
péché. Il confère également au baptisé le bénéfice de la grâce, l'appartenance à l'Eglise et l'obligation d'observer ses lois ; enfin il imprime un caractère ineffaçable (11). Le péché originel/ " langueur de la nature " (12), est donc effacé par le baptême.
Mais il a laissé une trace que l'Eglise nomme concupiscence, c'est-à-dire " inclination" au péché. Ce mot qui n'apparaît dans la doctrine de l'Eglise qu'à la fin du XIIIe siècle, a une racine latine concupiscere : désirer ardemment. Il souligne que pour l'Eglise le désir incline au péché. Dans la possession, c'est à la fois l'âme et le corps qui sont possédés et c'est bien pourquoi l'Eglise déploie tant de forces dans sa lutte contre elle.
Ce rapprochement entre baptême comme effacement du péché originel et exorcisme comme effacement, guérison de la possession est-il justifié ? Pourrait-on considérer que le baptême qui efface le péché mais laisse la concupiscence crée en quelque sorte les conditions du refoulement ? Qu'est-ce qui est refoulé si ce n'est les désirs considérés comme mauvais ? La possession serait-elle tout simplement retour du Satan refoulé ? On objectera qu'il y a des non-baptisés possédés. Peut-être, mais notre monde est judéo-chrétien et la question serait à poursuivre.
Sans développer davantage la référence au baptême puisque ce n'est pas le sujet, je ferai deux remarques. Dans l'exorcisme des possédés et dans le baptême, ce sont donc des paroles comparables bien que dans le premier cas la présence diabolique soit considérée comme manifeste alors qu'elle paraît seulement supposée au moins chez l'enfant -
mais l'enseignement de l'Eglise l'affirme. Cette référence au manifeste et au latent peut nous permettre d'introduire, entre possession et baptême, une distinction entre actuel et potentiel.
Ma deuxième remarque concerne le péché originel : Charles Melman a fait remarquer que ce péché originel qui apparaît dès le début de la Genèse semble avoir beaucoup moins d'importance dans la foi juive que dans la chrétienne. Il y a dans le christianisme une réactualisation du péché originel du fait que le Christ vient justement débarrasser le monde de Satan. De ce fait, la faute liée au péché prend un caractère obsessionnel che Z le chrétien qu'elle n'a pas chez le juif d'autant que la dette qui en découle est payée par l'observance de la loi juive et que chez le chrétien la dette créée par la mort du Christ resterait toujours inextinguible. D'où l'incidence sur la structure.
Pour conclure, revenons à cet " esprit immonde " que doivent chasser exorcisme et baptême, pour dire avec Freud que nous sommes possédés par nos désirs sexuels mais aussi par nos biens, pour Charles Melman (13). Nous avons tous affaire à Satan en qui nous pouvons reconnaître la
manifestation, certes bruyante, dans le possession, du refus de la castration.
Au cours des journées de mai 1994 à Bruxelles sur La psychanalyse est-elle une Weltanschauung ? (14) Charles Melman dans son exposé intitulé La psychanalyse est une conception de l'immonde, rappelait notre aspiration pour l'immonde - revoilà l'immonde -, c'est-à-dire pour ce que nous rejetons du monde, ajoutant " que le monde est immonde, personne n'est venu ici le nier. C'est peut-être Saint Paul qui a été le premier à vouloir dire une chose aussi sacrilège - sacrilège par rapport au judaïsme, car le judaïsme ne dit certainement rien de tel !... Et que simplement de le dire, de dire que le monde est immonde, c'est-à-dire de m'en extraire, cet immonde je le suis moi- même. !...} L'immonde c'est précisément pour nous, nous sommes ainsi faits, ce qui nous fait jouir. "
Si les démons nous font jouir, pourquoi s'étonner de ne pouvoir les chasser ? Peut-être vaut-il mieux nous reconnaître possédés et vivre avec eux!

NOTES
(1) Manuel d'exorcismes, Anvers, Imprimerie Plantin, 1626
(2) Le cas est développé sous le titre Une psychose en-mo-diablée, dans un volume à paraître en 1997, chez Masson : De la pratique à la théorie : le trait du cas. Bibliothèque de clinique psychanalytique.
(3) cf Les mémoires du Président Schreber, éd. du Seuil
(4) Sœur JEANNE DES ANGES, Autobiographie, éd. Jérôme Millon, col. Atopia
(5) FREUD, Résultats, Idées, Problèmes, T. I, éd. PUF
(6) FREUD, L''inquiétante étrangeté et autres essais, éd. Gallimard, col. Connaissance de l'inconscient
(7) Au même terme, on trouve des exemples tels que immunda dicta, paroles ordurières , et immundse, femmes qui se négligent, qui donnent bien le contexte de cet immunde.
(8) Ce terme renvoie au latin ecclésiastique exorcisare qui n'existe pas en latin classique. Il renvoie donc au grec qui signifie prêter serment, le serment/ ce qui contraint. On peut déduire qu'il faut que le diable renonce au pacte qu'il a imposé au possédé.
(10) Deux mystiques de l'excès : J.-J. Surin et Maître Eckhart, (Ed. du Cerf)
(11) cf. DENZINGER, La foi catholique, traduc. et présent, de G. Dumeige, éd. de l'Orante, p. 382
(12) cf. Saint Thomas D'AQUIN, Somme théologique, T. II , Q. 82, art. 1
(13) C'est cela la concupiscence : " le vif désir des biens terrestres ", dit le Petit Robert.
(14) cf. Le Bulletin freudien n°23/24